HISTOIRE 2 - IDEOLOGIES & OPINIONS EN EUROPE DE LA FIN DU XIXe SIECLE A NOS JOURS

Leçon 2 - Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques
en France depuis l’Affaire Dreyfus (1894)

Introduction
En France à la fin du XIXe siècle, l’affaire Dreyfus mobilise l’opinion publique pour la première fois dans de violents débats qui impliquent tous les journaux, médias de masse à l’époque. En effet, l’opinion publique, ensemble des jugements, valeurs, convictions, croyances d’une population, est liée au développement des médias, c'est-à-dire l’ensemble des moyens permettant la diffusion des informations, mais surtout des médias de masse fournissant de l’actualité qui sont, en France, la presse à la fin du XIXe, la radio à partir des années 1930, la télévision à partir des années 1960 et Internet depuis les années 1990.
Quel rôle jouent les médias dans la formation de l’opinion publique au cours des grandes crises politiques françaises ?
Annoncer le plan :

I. L’affaire Dreyfus, une première « bataille d’opinion » en France (1894-1906)

1. La presse : un média de masse, fin XIXe siècle
- Le pluralisme, la diversité de la presse avec la presse d’opinion défend un point de vue et suit une ligne politique : de gauche (L’Humanité fondé par Jean Jaurès, L’Aurore de Georges Clemenceau), du centre (Le Journal des débats ou Le Temps) ou de droite (La Croix catholique, La Libre Parole d’Édouard Drumont ou L’Action française de Charles Maurras). S’y ajoute la presse d’information populaire : elle est illustrée et fait d’importantes ventes, mais difficile à classer politiquement (Le Petit Journal, Le Petit Parisien).
- Les facteurs favorables sont législatifs et techniques. Les lois de de 1881 et 1889 instituent et renforcent la liberté de la presse. Une seule déclaration préalable suffit pour créer un journal. Le droit de réponse est affirmé et la diffamation poursuivie. De plus, les innovations techniques permettent la baisse des prix et l’augmentation des tirages. La photo et les gravures rendent les journaux plus attrayants même si l’instruction progresse. => Le nombre de quotidiens explose (322 )

2. L’affaire Dreyfus, une bataille médiatique
- 1894-1895, le procès. Le capitaine Alfred Dreyfus est accusé d’espionnage pour l’Allemagne qui a vaincu la France en 1871 (perte de l’Alsace-Lorraine) ; condamné au bagne à perpétuité, il est dégradé publiquement en 1895.
=> La presse suit le procès et le traite comme un feuilleton à épisodes, en prenant parti pour ou contre Dreyfus. Massivement, les journaux sont antidreyfusards et approuvent sa condamnation en invoquant la raison d’État, la défense de l’armée française (Le Petit Journal) ou par antisémitisme . Moins nombreux sont les journaux dreyfusards favorables à la révision du procès de Dreyfus, au nom de la justice et des droits de l’Homme.
- En 1898, le scandale, l’affaire éclate, quand L’Aurore publie « J’accuse  », la lettre ouverte de l’écrivain Émile Zola au président de la République où il dénonce les anomalies du procès et décrit le triste sort de l’innocent.
=> Les intellectuels (penseurs, artistes engagés qui s’expriment pour influencer l’opinion et la vie politique) entrent en lice par journaux interposés. Deux camps médiatiques s’affrontent violemment parce qu’ils reflètent maintenant les clivages politiques : la presse de gauche dreyfusarde s’oppose aux journaux antidreyfusards de droite qui sont antisémites.

3. Une France profondément divisée
- La bipolarisation de l’opinion publique. Les Français lisent la presse et se forgent une opinion. Ils se passionnent vraiment pour cette affaire et se divisent en deux camps. Manifestations de rue, conflits familiaux ont été une réalité. L’affrontement est même allé jusqu’au duel entre hommes politiques, journalistes ou officiers.
=> Csquces politiques (-) La violence des débats a même engendré une crise politique puisque des antidreyfusards menés par Paul Déroulède tentent un coup d’état en 1899.
MS csquce (+) Dreyfus est finalement gracié en 1899 par le président de la République et réhabilité en 1906.
Certes les échanges sont violents mais tous les points de vue sont représentés dans les médias : c’est un vrai débat d’idées pluralistes, signe d’une démocratie vivante. Les médias n’ont pas influencé l’opinion publique. Par contre, l’inverse s’est parfois produit : Le Figaro est de droite mais au départ dreyfusard ; par crainte de perdre des lecteurs, il devient antidreyfusard… avant de redevenir dreyfusard.
=> La presse a contribué à forger une opinion publique en France et les Français sont les premiers lecteurs de quotidiens au monde jusqu’à la Première Guerre mondiale.

II. Des médias entre liberté et contrôle (1914-1945)

1. Les médias à l’épreuve de la Grande Guerre (1914-1918)
Le contrôle de l’opinion publique par une démocratie en temps de guerre.
La IIIème République suspend la liberté de la presse, utilise la censure et la propagande dès le début de la guerre pour que la population garde un bon moral. Les médias acceptent au nom du devoir patriotique.
- La censure empêche la publication d’informations sensibles ou démoralisantes, elle est surnommée Anastasie et représentée comme femme armée d’une grosse paire de ciseaux.
- La propagande déforme la réalité en valorisant les exploits français et en discréditant l’ennemi. Un service de photographie et de cinématographie des armées est créé en 1915, il a l’exclusivité des images venant du front mais tous les supports sont utilisés (manuels scolaires, bandes dessinées). La presse d’information populaire est aussi un relais efficace.
Mais une certaine liberté d’expression.
- A l’arrière, la presse n’est pas complètement censurée ; les journaux qui respectent les contraintes continuent de paraître et peuvent même critiquer le gouvernement comme le montre le succès du Canard enchainé créé en 1915. En effet, l’opinion publique n’est pas dupe. Elle accepte les contraintes de la censure et de la propagande mais les mouvements sociaux et les grèves, voire les mutineries, de 1917 montrent les limites de cette adhésion.
- Au front, l’état-major tolère les « canards de tranchées », ces journaux rédigés par les soldats. On en recense plus de 400 qui représentent 100 000 tirages par jour. Ils décrivent leurs conditions de vie et affichent leur mépris pour l’arrière sous forme souvent humoristique (Le Poilu déchaîné, Bombes et pétards).

2. Les excès médiatiques des années 1930
- Dans les années 1930 sur fond de crise économique, un climat de guerre civile larvée est entretenu par certains journaux de droite et d’extrême-droite, comme Gringoire, Je suis partout et L’Action Française. Ils affichent leur antiparlementarisme, leur antisémitisme, leur mépris pour une République qu’ils veulent déstabiliser, voire renverser. Ils utilisent les scandales pour attaquer le régime ou les hommes politiques.
- L’émeute du 6 février 1934. Par l’intermédiaire de la presse, les ligues (organisations politiques antiparlementaires) appellent à manifester le 6 février 1934 (jour de l’investiture du 1er ministre à l’Assemblée). Devant l’Assemblée nationale, la manifestation tourne à l’émeute faisant quinze morts et plusieurs centaines de blessés. La presse d’opinion réagit avec violence. À l’extrême droite, on dénonce les « assassins » qui ont fait tirer sur le peuple mais le quotidien socialiste Le Populaire dénonce « une tentative de coup d’État fasciste ».

3. La Seconde Guerre mondiale : des médias collabos ou résistants
La guerre des ondes : la radio, un média de masse.
- La guerre des ondes commence juste avant l’armistice avec l’allocution radiophonique de Philippe Pétain, le 17 juin 1940, qui l’annonce aux Français et la réponse du général de Gaulle le 18 juin 1940, diffusée de Londres par la BBC, qui refuse la défaite. La radio devient un média de masse parce qu’elle peut émettre de l’étranger, donc librement, et la presse subit tant de contraintes (censure, pénurie de papier) que de nombreux titres disparaissent.
- Le régime de Vichy créée deux stations officielles (Radio-Paris et Radio-Vichy) et punit de la déportation l’écoute des radios étrangères. Mais Radio-Londres entretient l’esprit de résistance et devient un vecteur de contre-propagande (slogan « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand »), d’information et d’action. Son émission « Les Français parlent aux Français », est de plus en plus écoutée (une demi-heure de messages, d’infos, de commentaires, sketches ou chansons).
Une presse sous contrôle en France occupée.
- Dès 1940, la loi interdit aux Juifs de travailler dans les médias, et s’ils sont propriétaires d’un média, on le leur confisque. Les médias passent sous le contrôle de collaborateurs et deviennent antisémites et anglophobes. La censure est très sévère.
- La résistance publie des « feuilles » dès 1940 sous forme clandestine, artisanale et à publication irrégulière. Elles appellent à résister et dénonce la presse officielle. A partir de 1941, les grands réseaux de résistance publient des journaux de plus en plus diffusés : Libération, Franc-Tireur et Combat qui tire à 40 000 exemplaires en 1942, à 250 000 en 1944.
=> C’est pourquoi l’opinion publique change à partir de 1942. La collaboration est de plus en plus critiquée et la propagande est de plus en plus inefficace : les actualités cinématographiques sont parfois sifflées en public. Les journaux politiques se vendent mal et les Français se reportent sur la presse de loisir et de détente.

III. Depuis 1945, des médias de plus en plus présents dans l’opinion publique 

1. L’après-guerre : les médias victimes du contexte international
La propagande en temps de Guerre froide.
- En France, le parti communiste dispose d’une puissante presse quotidienne (L’Humanité) héritée de la résistance et soutenue par de grands intellectuels (Sartre). Ses nombreuses autres publications visent tous les publics, de la jeunesse (Vaillant, devenu Pif Gadget en 1969) aux intellectuels (Les Lettres françaises).
- Pour lutter contre le communisme, les États-Unis soutiennent financièrement les médias « amis », comme les « Causeries au coin du feu » de Jean-Paul David sur la radio publique.
- Les médias « neutres » sont une exception (Le Monde, L’Express et France Observateur).
La guerre d’Algérie : un retour de la censure, 1954-1962.
- La guerre d’Algérie est un sujet sensible puisqu’elle touche une colonie de peuplement, un département français proche de la métropole. Le gouvernement utilise donc les médias pour influencer l’opinion publique. La propagande commence par l’emploi d’un vocabulaire officiel : pas de « guerre » en Algérie mais une « pacification » ou une « opération de maintien de l’ordre ». Le chef du gouvernement donne des entretiens télévisés, intitulés « Face à la vérité », pour justifier sa politique. Les journalistes sont aussi contrôlés par la censure (surveillance des envoyés spéciaux, saisie de matériel, procès pour « atteinte au moral de l’armée »).
=> C’est pourquoi les témoignages sur la torture pratiquée par l’armée française sont rares. Ils sont publiés dans les journaux communistes opposés à la guerre et dans la presse d’information « neutre » et sont aussi diffusés par les radios privées périphériques émettant de l’étranger, comme R.T.L. (Luxembourg) ou Europe 1 (Allemagne).

2. De Gaulle, les médias et l’opinion publique
Des médias contrôlés par le pouvoir gaulliste.
- De Gaulle comprend parfaitement l’impact des médias sur l’opinion publique : il les utilise en 1958 quand il revient au pouvoir, en occupant la scène médiatique par des déclarations, des conférences de presse et la retransmission télévisée de son discours d’Alger.
=> Une fois au pouvoir, De Gaulle cherche donc à les contrôler. Ainsi l’ORTF est créé (Office de Radiodiffusion et de Télévision Française) : il détient le monopole sur l’audiovisuel public et les journalistes subissent des pressions. Dans ces conditions, entre 1958 et 1962, De Gaulle intervient plus de trente fois à la radio et à la télévision « officielle ».
- Par contre, la presse écrite et les radios privées sont moins dociles, et De Gaulle s’en méfie. C’est visible lors des conférences de presse de l’Élysée préparées à l’avance ; pour de Gaulle, ce ne sont pas des moment d’information, mais un acte politique destiné à faire des annonces aux Français. C’est aussi un moyen de contrôler la presse écrite.
La crise de mai 1968.
- La crise de mai 1968 marque l’explosion médiatique spontanée de la jeunesse. Les affiches réalisées par l’atelier des Beaux-arts, les tracts, les petits journaux étudiants, les slogans sur les murs, les discours improvisés se multiplient. Les médias de masse couvrent les évènements (grèves, manifestations et affrontements entre étudiants et C.R.S.) : les radios périphériques les transmettent en direct et le photojournalisme (agence Magnum de Robert Capa, agence Gamma de Gilles Caron) alimente les agences de presse.
- La réaction de De Gaulle est plus ou moins bien perçue. La première intervention du président de Gaulle est un échec à cause de la télévision. Dans son discours radiotélévisé, il annonce des mesures d’apaisement. Sans succès. Les Français n’ont pas entendu le contenu du discours, ils ont vu surtout un homme âgé (De Gaulle a 78 ans) et dépassé par les événements. Le lendemain, à la radio, il tient un discours très ferme. C’est un succès : ses partisans manifestent pour le soutenir (300000 personnes défilent sur les Champs-Élysées) et les élections de juin sont un triomphe.

3. La libéralisation et la multiplication des médias depuis 1969
L’explosion du PAF depuis 1969. Le contrôle des médias par le pouvoir politique n’est plus acceptable pour une majorité de l’opinion. Ainsi, dans les années 1970, l’audiovisuel public devient autonome. Dans les années 1980, le PAF explose avec la multiplication des chaines de radio et de télévision privées. Dans les années 1990, de nouveaux médias apparaissent avec la révolution internet (blogs et réseaux sociaux).
=> C’est pourquoi les années 2000 marquent le début de l’hypermédiatisation. Les politiques français découvrent les conseillers en communication, le media-training (formation pour paraître à son avantage dans les médias). On ne peut pas en déduire qu’ils arrivent pour autant à influencer médias et opinion comme le montre l’exemple du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen où l’influence de la blogosphère contre le traité s’est imposée face à une classe politique favorable (droite comme gauche). Par contre à l’élection présidentielle de 2002, la télévision a été accusée d’avoir influencé l’opinion publique en lui présentant comme évident le duel du second tour Chirac-Jospin entrainant une forte abstention au 1er tour qui a profité à l’extrême-droite et permis le duel Chirac-Le Pen au 2nd tour.

Conclusion
La démocratie a permis le développement et la diversification des médias depuis 1881. Les médias ont joué un rôle majeur dans les périodes de crise politique même si le gouvernement a souvent cherché à les contrôler. Aujourd’hui, on assiste à une défiance croissante des citoyens à l’égard de leurs moyens d’information car la course à l’audience a diminué leur crédibilité. L’opinion publique se méfie aussi de la « people-isation »  des hommes politiques (cf le président Sarkozy 2007-2012).