HISTOIRE 2 - IDEOLOGIES & OPINIONS EN EUROPE DE LA FIN DU XIXe SIECLE A NOS JOURS

Leçon 1 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

Introduction
En 1875, en Allemagne, les ouvriers forment le premier parti socialiste d’Europe puis de nombreux syndicats. Ils sont influencés par l’idéologie socialiste dont Karl Marx et Friedrich Engels sont les « pères fondateurs ». Dans Le manifeste du parti communiste de 1848, ils défendent la lutte des classes et la révolution prolétarienne pour renverser le capitalisme industriel. La classe ouvrière doit se regrouper dans un parti pour prendre le pouvoir et construire une société plus égalitaire (communiste).
Quels sont les liens entre socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875 ?
Annoncer le plan :

I. Les débuts du mouvement ouvrier dans l’Empire allemand (1875-1918)

1. La naissance du mouvement ouvrier, 1875
- Le mouvement ouvrier est la conjonction des syndicats et du parti socialiste pour réclamer l’amélioration des conditions de vie des ouvriers et leur émancipation politique..
La naissance du parti socialiste allemand (PSA). En 1875, lors du Congrès de Gotha, les ouvriers forment le Parti Socialiste des Ouvriers Allemands (S.P.A.). Le S.P.A. est le premier grand parti socialiste d’Europe. Officiellement, il est révolutionnaire (marxiste) mais dans la réalité, il est réformiste : il participe à la vie politique, possède un groupe parlementaire et réclame des réformes. Il se considère comme une grande famille et améliore la vie de ses membres (crèches, activités sportives, fêtes).
La création des premiers syndicats. Dans le sillage du S.P.A., des syndicats sont créés par branche d’activité, notamment dans la métallurgie, l’imprimerie et chez les mineurs. Ils défendent les ouvriers par différentes actions (grèves, manifestations, occupations d’usines, soutien financier aux travailleurs).

2. De l’interdiction au triomphe électoral, 1878-1912
1878-1890 : l’interdiction du mouvement ouvrier. Le chancelier Otto Von Bismarck, est opposé au socialisme. En 1878, il fait voter une loi antisocialiste qui interdit le S.P.A. et les syndicats. Parallèlement, pour se rallier les ouvriers, il fait voter d’importantes lois sociales (assurance-maladie, régimes de retraite) entre 1883 et 1889. C’est un échec puisque les socialistes continuent à remporter de grands succès électoraux. En 1890, Bismarck se retire et le nouvel empereur, Guillaume II, abroge la loi antisocialiste.
1891 : la fondation du Parti social-démocrate (SPD). En 1891, au congrès d’Erfurt, les socialistes créent le Parti Social-démocrate (S.P.D.). Il renonce à la révolution prolétarienne ; son programme devient donc officiellement réformiste. En 1912, le S.P.D. devient le premier parti d’Allemagne. Il contrôle les syndicats et coordonne leurs actions - à la différence du R-U où c’est l’inverse (syndicats contrôlent parti) et de la France (syndicat sans lien avec parti).

3. Le mouvement ouvrier à l’épreuve de la Première Guerre mondiale
- Comme tous les partis socialistes, le S.P.D. est membre de la IIème Internationale socialiste fondée en 1889 et il est pacifiste.
- Cependant, lorsque la guerre est déclarée, le S.P.D. soutient l'effort de guerre du gouvernement impérial et vote les crédits de guerre. Les socialistes encouragent les ouvriers à soutenir l’effort de guerre et à travailler toujours plus pour augmenter la production. Les Allemands sont en fait convaincus qu’il s’agit d’une guerre défensive, donc juste.
- Ce soutien au gouvernement impérial est contesté par les socialistes révolutionnaires. Parmi eux, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht fondent la Ligue spartakiste qui devient le K.P.D. (Parti Communiste Allemand) en 1918.
- En novembre 1918, l’Allemagne est vaincue et l’empereur abdique. Les socialistes du S.P.D. prennent le pouvoir, proclament la République de Weimar et signent l’armistice le 11 novembre 1918.

II. La division et l’interdiction du mouvement ouvrier allemand (1918-1939)

1. La division du mouvement ouvrier, 1919-1929
La fracture SPD-KPD : le coup d’état de janvier 1919. En janvier 1919, le K.P.D. organise un coup d’État à Berlin. Pour sauver la république, le S.P.D. fait alliance avec les militaires qui massacrent les communistes au cours de la « semaine sanglante ». Les dirigeants spartakistes, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, sont assassinés le 15 janvier 1919. La fracture socialistes-communistes est définitive.
Les réformes du SPD au pouvoir. Le S.P.D. dirige la république de Weimar avec les catholiques (« Zentrum ») et les libéraux. Son action sociale majeure est soutenue par les syndicats qui se sont regroupés dans l’A.D.G.B. (Confédération Générale Syndicale Allemande) : le patronat reconnaît les syndicats, l’assurance-chômage est créée, la loi des 8 heures de travail par jour est votée et les femmes obtiennent le droit de vote.
Mais un gouvernement déstabilisé (1919-1924). Mais les difficultés économiques alimentent une double opposition révolutionnaire : à gauche, le K.P.D. soutenu par le Kominterm (regroupement des partis communistes mondiaux) et à droite, les partis nationalistes qui lui reprochent la signature du traité de Versailles, le N.S.D.A.P. (Parti National Socialiste des Travailleurs Allemands, parti nazi) tente même un coup d’état en Bavière en 1923. A partir de 1924, grâce aux capitaux américains, l’économie se relève mais le répit est de courte durée.

2. Le mouvement ouvrier face au nazisme, 1929-1939
Le SPD face à la montée des extrêmes, 1929-1933
- À partir de 1929, la crise mondiale frappe durement l’Allemagne car les Américains retirent leurs capitaux. Le chômage frappe 6 millions de personnes qui votent de plus en plus pour les partis extrêmes (K.P.D. et N.S.D.A.P.) aux dépens des partis modérés comme le S.P.D.
- En raison de la répression de la « semaine sanglante » de 1919, le K.P.D. refuse de former un front républicain contre le N.S.D.A.P., même si, dans la rue, les communistes s’opposent violemment aux nazis. L’absence d’unité du mouvement ouvrier contre le nazisme est un des facteurs qui permet de comprendre la disparition de la république de Weimar avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933.
Hitler et la fin du mouvement ouvrier, 1933-1939
- Hitler ne tarde pas à imposer sa dictature aux dépens du mouvement ouvrier. En février 1933, il accuse les communistes de l’incendie du Reichstag (Parlement) pour les éliminer. En mars 1933, il obtient du Reichstag les pleins pouvoirs malgré l’opposition du S.P.D. De mars à juillet 1933, il interdit partis et syndicats. Les opposants sont assassinés, forcés à l’exil ou internés dans les camps de concentration.Le
- Pour contrôler les ouvriers, les nazis créent le « Front allemand du travail » regroupant patrons et ouvriers surveillés par des militants nazis. La résistance est difficile car la répression est féroce. Les actes de résistance sont limités (arrêt de travail, distribution de tracts).
=> Le mouvement ouvrier a donc été décapité par le régime nazi. À la fin des années 1930, les ouvriers allemands semblent résignés.

III. Le socialisme dans une Allemagne divisée puis réunifiée (1945 à nos jours)
En 1945, l’Allemagne vaincue est divisée en quatre zones d’occupation qui deviennent deux Etats en 1948 dans un contexte de Guerre froide : la R.F.A. (République Fédérale d’Allemagne) créée en juin 1948 à l’ouest par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France (capitale Bonn) s’oppose à la R.D.A. (République Démocratique Allemande) créée en octobre 1948 à l’est par l’URSS (capitale Berlin-Est).

1. L’Allemagne de l’Est, un état communiste (1949-1989)
La RDA, officiellement une démocratie populaire, en fait un régime totalitaire -comme l’URSS.
- D'un point de vue politique, dans la constitution de 1949, la RDA est une démocratie. En fait, Staline impose la fusion du KDP et du SPD pour créer un parti unique : le S.E.D. (Parti socialiste unifié d’Allemagne) ; les socialistes qui contestent sont arrêtés et internés. Le secrétaire général du S.E.D. a tout pouvoir : Walter Ulbricht dirige le pays de 1950 à 1971, puis c’est Erich Honecker jusqu’à la disparition de la R.D.A. en 1989 : c’est la dictature d’un parti unique.
- Dans le domaine social, la constitution reconnait aussi les libertés individuelles. En fait, la société est contrôlée par les organisations de jeunesse, un syndicat unique. La censure, la propagande et les grandes cérémonies célèbrent la grandeur du pouvoir. Toute contestation entraîne la répression par l’armée, la police politique (la S.T.A.S.I.) et les troupes soviétiques. + Officiellement, la société est égalitaire puisque seules deux classes sont reconnues, ouvriers et paysans. En fait, les inégalités existent et augmentent même au cours des années 1970 ; les privilégiés (nomenklatura) sont les principaux membres du S.E.D.
- Sur le plan économique, collectivisation des terres et nationalisation des entreprises aboutissent à des performances de plus en plus médiocres.
Quarante ans d’oppression ponctués par deux révoltes.
- Le soulèvement de 1953. Les ouvriers déclenchent la grève puis se révoltent et sont suivis par toute la population. Ils réclament la démocratie et la réunification. L’intervention des troupes soviétiques sauve le régime et la répression est brutale. La fuite vers la RFA s’amplifie, c’est pourquoi en 1961, la R.D.A. construit un mur de séparation, notamment à Berlin.
- L’effondrement du régime à cause de l’URSS 1985-1989. En 1985, Mikhaïl Gorbatchev, le nouveau dirigeant soviétique, lance une série de réformes pour démocratiser et introduire une dose de capitalisme en URSS. En 1988, il annonce la fin de l’intervention de l’URSS dans les pays communistes alliés. Erich Honecker est hostile aux réformes et perd le soutien de l’armée soviétique. En octobre 1989, en visite officielle en RDA, Mikhaïl Gorbatchev défend ses réformes et se désolidarise d’Honecker.
=> Les Allemands de l’Est investissent en masse les ambassades occidentales pour passer à l’Ouest ou foncent au volant de leur Trabant vers la Hongrie qui a ouvert sa frontière avec l’Autriche. Les manifestations de rue se multiplient. Le 9 novembre 1989, ils détruisent le mur de Berlin et le régime est-allemand s’effondre après 40 an de bons et loyaux services...

2. L’Allemagne de l’Ouest, une démocratie libérale (1949-1989)
1949-1969, l’indispensable réforme du SPD.
- A cette période les Allemands de 'lOuest votent à droite. En 1949, les premières élections en RFA sont remportées par la C.D.U. (Union Chrétienne-Démocrate d’Allemagne, parti de droite) et Konrad Adenauer devient chancelier. Le KPD a une très faible audience : la situation en RDA n’est pas le meilleur argument électoral... Les Allemands se détournent aussi du S.P.D. car il refuse de reconnaître la propriété et l’économie de marché alors que le pays connaît un véritable « miracle » économique.
=> Les échecs électoraux, pousse le S.P.D. à se réformer. Pour attirer de nouveaux électeurs, le parti doit devenir le « parti du peuple » et pas seulement le « parti de la classe ouvrière ». En 1959, lors du congrès de Bad-Godesberg, il renonce au marxisme au profit de l’humanisme. Il reconnaît l’économie de marché et la propriété privée. L’accent est mis sur la défense des libertés démocratiques, sur le rôle de l’État qui doit garantir plus de justice. Le S.P.D. renoue peu à peu avec la société et attire de plus en plus d’électeurs.
1969-1982, le SPD au pouvoir.
- En 1969, le SPD revient au pouvoir. Deux gouvernements socialistes se succèdent dirigé par le chancelier Willy Brandt (1969-1974) puis Helmut Schmidt (1974-1982). Ils mènent des réformes importantes : extension de la cogestion aux entreprises de plus de 2.000 salariés (partage du pouvoir de gestion et de décision au sein de l’entreprise), réformes sociales (meilleure protection sociale, divorce simplifié, libéralisation de l’avortement…) et lois de protection de l’environnement.
- Au cours de cette période, le syndicalisme ouest-allemand reste puissant. Le D.G.B. (Confédération allemande des syndicats) compte 7 millions d’adhérents, soit un tiers des salariés ouest-allemands. Le taux de syndicalisation est particulièrement massif dans l’industrie. Grâce aux cotisations versées par ses adhérents, le syndicat possède d’importantes réserves financières et peut brandir la menace d’une grève longue en cas de différend important avec le patronat.
L’impact du terrorisme d’extrême-gauche.
Cependant, l’extrême-gauche demeure très influente dans la jeunesse. Pour hâter la révolution, certains militants se lancent dans le terrorisme et forment la Fraction Armée Rouge (ou Bande à Baader). Cette dernière multiplie les attentats, les enlèvements et les assassinats notamment de banquiers et d’industriels). Face à l’impuissance du S.P.D. au pouvoir, la C.D.U. revient au gouvernement en 1982 avec Helmut Kohl.

3. Un nouveau paysage politique et syndical depuis la réunification
1992-1998, la réunification : l’œuvre de la CDU. Le 3 octobre 1990, la réunification est officielle. Des élections sont organisées dans tout le pays et voient la victoire de la droite dirigée par Helmut Kohl (principal artisan de la réunification). On assiste aussi à une chute brutale des effectifs des syndicats (12 millions d’adhérents en 1992 contre 7 millions en 2001). En 1998, usé par 16 ans de pouvoir, la CDU perd les élections face au S.P.D.
1998-2005, le SPD au pouvoir. Le nouveau chancelier Gerhard Schroeder est à la tête d’une coalition rouge et verte (socialistes et écologistes) mais il doit faire face à de nombreuses difficultés. La modernisation des nouveaux Länder est très coûteuse. Avec la mondialisation, la concurrence augmente, la compétitivité baisse, de nombreuses entreprises délocalisent en Europe de l’Est, et donc le chômage augmente. Pour relancer la croissance, Schroeder adopte des mesures libérales (« Agenda 2010 ») : il baisse toutes les allocations (chômage, maladie, maternité, …) et impose la flexibilité du travail. Face à l’opposition des syndicats et d’une partie des socialistes, Schroeder se retire du pouvoir en 2005.
Depuis 2005, Angela avec ou sans le SPD. En 2005, le S.P.D. forme une coalition avec la C.D.U. La nouvelle chancelière Angela Merkel (CDU) bénéficie d’une côte de popularité de 60%. Le S.P.D. est aussi affaibli par un nouveau parti de gauche, Die Linke, qui rassemble des communistes de l’ex-RDA, des militants syndicaux et des transfuges du S.P.D. C’est pourquoi aux élections de 2009, le SPD fait son pire score depuis 1949. Il revient au pouvoir en 2013 et la CDU victorieuse forme une coalition avec un parti de droite. Pour son 3ème (2013-2017) et son 4ème (2017-2021) mandat, la chancelière Angela Merkel revient à la coalition CDU-SPD mais les deux partis sont de plus en plus affaiblis, alors que les succès électoraux de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) anti-immigration marquent la renaissance de l'extrême droite dans le pays.

Conclusion
Au XIXème siècle, le S.P.D. se forme pour défendre les intérêts des ouvriers allemands et devient rapidement une force politique et sociale importante. Il est le premier à rompre avec le marxisme et à opter pour une action réformiste et l’’échec de la R.D.A. lui donne raison. Mais le S.P.D. (comme tous les partis socialistes d’Europe) semble impuissant face à la mondialisation (délocalisations), dans des sociétés toujours plus individualistes où la contestation est portée par une extrême-gauche en pleine renaissance. La gauche allemande comme toutes les gauches européennes, doit faire un nouvel effort de rénovation pour survivre.